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Déconstruction de l'économie, économie et déconstruction

Publié le 23 février 2026 Mis à jour le 23 février 2026
Date(s)

du 2 mars 2026 au 30 novembre 2026

Lieu(x)

Bâtiment Paul Ricoeur (L)

Salle des conseils
Déconstruction de l’économie, économie et déconstruction (III)

Pour sa troisième année, le séminaire « déconstruction de l’économie, économie et déconstruction » se propose d’explorer les rapports entre déconstruction et marxisme.

Dans Spectres de Marx (1993), Derrida écrit : « La déconstruction n'a jamais eu de sens et d'intérêt, à mes yeux du moins, que comme une radicalisation, c'est-à-dire aussi dans
la tradition d'un certain marxisme, dans un certain esprit de marxisme » (p. 151).
Souvent citée, cette phrase a fait l’objet de deux séries de commentaires. D’un côté, des commentaires critiques (pour l’essentiel repris dans Ghostly Demarcations, dir. M. Sprinker, 1999) qui accusent l’héritage derridien de Marx de dépolitiser le marxisme. En invoquant les « esprits de Marx » contre un Marx matérialiste, Derrida aurait spiritualisé la critique du capitalisme, la rendant soluble dans l’idéologie libérale : disparition des classes sociales, de l’aliénation, de l’exploitation, et in fine de la révolution. D’un autre côté, des commentaires qui, dans l’esprit de Derrida cette fois, insistent sur la radicalité de la déconstruction, pointant non seulement ce qu’il y a d’encore métaphysique mais
aussi d’encore arrimé à une dogmatique « positiviste » dans le marxisme, atténuant sa puissance critique (un thème déjà présent dans les entretiens « Politique et amitié » qui
précèdent la publication de Spectres de Marx). Dans cette veine, il s’agit notamment de souligner la portée révolutionnaire du trope de « l’à-venir » contre la conception
traditionnelle de la révolution prolétarienne supposant une « prise de conscience » des classes dominées.

Tout en tenant compte de ces polémiques et de ces diUérends – pour partie irréductibles – nous voudrions consacrer ce cycle de conférences aux aspects de l’héritage marxiste
de la déconstruction touchant à l’économie politique et à la politique économique. Comme l’admet Derrida lui-même, « dans Spectres de Marx [il y a] relativement peu de
chose sur l’économique au sens savant et technique du terme » (« Autour des écrits de Derrida sur l’argent » dans L’Argent, dir. M. Drach, 2004, p. 229). L’essentiel concerne en
eUet la mise en question de l’opposition entre valeur d’usage et valeur d’échange. Et s’il est vrai que, d’un côté, Derrida ne renonce pas (se diUérentiant ainsi de la perspective
althussérienne ) à inscrire son geste dans un héritage hérétique de la 11ème des « Thèses sur Feuerbach », il reste que, d’un autre côté, il n’aura pas proposé, de façon explicite, une
analyse et une répétition déconstructives du texte marxien, au-delà de ces quelques pages sur le premier chapitre du Capital. Ainsi, à partir et au-delà de cette déconstruction
de la valeur, nous aimerions encourager les lectures derridiennes des écrits économiques de Marx et de ses interprètes les plus pertinents pour une mise en regard
qui reste à tenter. Si, ainsi que l’écrit Derrida, « il y a eu cette radicalisation tentée du marxisme qui s'appelle la déconstruction » (Spectres de Marx, p. 151) et si cette
radicalisation vise la « métaphysique classique de l’économie » (Positions, p. 17) comment, par exemple, repenser les notions de « travail », d’« exploitation », de
« production » à partir de la déconstruction ? Comment, dans ce sillage, les rapports entre économie politique et économie libidinale peuvent-ils être réélaborés d’une façon
qui diUère et des analyses freudo-marxistes de l’École de Francfort et des philosophies du désir des années 1970 en France (Deleuze & Guattari, Lyotard, Baudrillard, Klossowski
et quelques autres) ? Et comment ce renouvellement théorique est-il susceptible de retentir sur ces notions, le plus souvent laissées aux marges de la rationalisation
économique classique, comme « l’animal » et « la nature » ?

Du même mouvement, et dans la mesure où l’opposition entre la théorie et la pratique, le discours et le réel, ainsi qu’entre l’échange et l’usage, se trouve déplacée par la notion
derridienne de « texte », nous voudrions porter l’accent sur les phénomènes contemporains qui, dans le texte économique – à la fois et indissociablement la « réalité »
économique (the economy) et les discours économiques (economics) –, attestent d’une déconstruction à l’œuvre du capitalisme, et notamment du capitalisme dit numérique.
Cette déconstruction reste-elle ajustée ou ajustable à une analyse de type marxiste ?
Enfin, un point central de cette discussion entre marxisme et déconstruction nous semble résider dans la distinction opérée par Derrida entre capitalisme et capital. Dans « Autour des écrits de Derrida sur l’argent » on lit : « Mais le capitalisme, ce n’est pas le capital. Ce qu’on appelle capitalisme aujourd’hui, c’est un certain mode de production ; c’est une organisation de production déterminée dans l’histoire du capital. Et là, les choses se compliquent parce qu’on peut très bien admettre, comme je le fais, que la loi du capital est en quelque sorte inexorable et pas forcément injuste et que néanmoins il faille transformer dans le sens de la justice sociale la gestion ou l’organisation du capital » (p. 229).
Toujours dans l’optique d’étudier les dimensions économiques des rapports entre déconstruction et marxisme, plusieurs questions se profilent : à quoi pourrait ressembler
une politique économique, inspirée de la déconstruction, allant dans le sens de la justice sociale ? Quelle(s) forme(s) concrète(s) pourrait prendre un au-delà du capitalisme qui
ne serait pas un dépassement de la logique généralisée du capital ou de la capitalisation ? Ou encore, comment contrer l’exploitation sans recourir à une ontologie, fût-elle post-
déconstructive (voir le dialogue entre Derrida et T. Negri dans Ghostly Demarcations) ? Autrement dit : comment faire droit à un impératif émancipatoire, tout en ne désavouant
pas une aliénation estimée « inaliénable » ?

Programme:

11/03 (17h - 19h) - Paul Langeron: "Penser l’au-delà de la valeur ? La déconstruction derridienne du capital en dialogue avec la critique de la valeur."

Mis à jour le 23 février 2026